Pour une poignée de dollars, réalisé par Sergio Leone

Publié le par Cyprien Dignoire

Lorsqu'on tente de situer chronologiquement le western italien, les dates le plus souvent retenues semblent être 1964-1976, la dernière représentant la sortie de Keoma d'Enzo Castellari, et la première celle de Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. Non pas qu'il n'y ait rien eu avant ou après ( d'après Christopher Frayling, Pour une poignée de dollars ne fut rien de moins que le vingt-cinquième western sorti en Italie ), mais cette période représente l'âge d'or du genre, de l'explosion des conventions hollywoodiennes imposée par Leone jusqu'à l'essouflement dans l'auto-parodie, la lourdeur et l'humour-fayot.
 
Revenons en 1964. Sergio Leone n'a réalisé qu'un film, mais a néanmoins presque vingt ans d'expérience cinématographique, principalement en temps qu'assistant-réalisateur sur des peplums. Sa première réalisation, le Colosse de Rhodes, sorti en 1961, sera son unique péplum. Peu après, sa collaboration avec l'une de ses idoles, le réalisateur Robert Aldrich ( d'aucun voient en son Vera Cruz les prémices du futur style léonien ), tourne au fiasco et Leone quitte le tournage de Sodome et Gomorrhe en claquant la porte.
 
Le déclic a lieu lorsque Leone découvre en 1963 le film Yojimbo d'Akira Kurosawa, un film de sabre ironique dans lequel Toshiro Mifune incarne un samouraï cynique manipulant deux bandes rivales. Leone décide alors d'en faire un remake western, ce qui ne sera pas sans causer quelques inconvénients : Kurosawa découvrira ainsi que son film sera plagié dans son dos, amenant à un conflit juridique qui finira par reconnaitre les droits du réalisateur japonais.

A ce propos, si il a pu par certains être reproché à Leone de reprendre à la lettre le scénario de Yojimbo, il serait bon de rappeler que celui-ci n'était nullement original et consistait déja dans ses grandes lignes en une adaptation du roman " la moisson rouge " de Dashiel Hammett. Reste que le scénario de Pour une poignée de dollars ne se démarque guère de celui du film de Kurosawa, a un important point près : là ou Kurosawa critiquait surtout l'occidentalisation à tout prix et la perte des valeurs ancestrales, Leone semble quand a lui préferer détruire le mythe américain qui l'a pourtant lui-même nourri : élevé depuis toujours au cinéma américain, la rencontre avec les soldats US a la fin de la Deuxième Guerre Mondiale avait provoqué chez lui un fort désenchantement, qui ne fera que s'accentuer avec ses déceptions durant sa période peplum. D'ou un cinéma qui sera toujours écarté entre la fascination pour l'Amérique et le dynamitage des conventions hollywoodiennes.
 
L'histoire de Pour une poignée de dollars est assez simple : un cavalier penètre dans une ville dominée par deux familles, les Rojo et les Baxter. L'étranger les manipulera tous jusqu'à leur destruction, avec l'aide du croque-mort Piripero et de l'aubergiste Silvanito. Il ne montrera de sentiments humains qu'envers Marisol, une femme mariée et mère que Ramon Rojo, le plus dangereux des trois frères Rojo, souhaite posséder et que l'étranger sauvera sans motif des griffes de celui-ci. Cet acte désinteressé anticipe les héros de la deuxième trilogie Leonienne ( De Il était une fois dans l'ouest à Il était une fois en Amérique ) dans laquelle l'honneur a fini par se substituer à l'argent, à contrario d'une trilogie des dollars ou seul l'appat du gain conduit l'histoire.
 
Pour une poignée de dollars réunit déja une bonne partie de l'équipe de Sergio Leone : l'acteur Clint Eastwood, qui sera la vedette des deux prochains volets de la trilogie des dollars, le compositeur Ennio Morricone dont les musiques seront indissociables des films de Leone et le décorateur Carlo Simi, tous signants sous des pseudonymes américains pour favoriser l'exportation du film. Eastwood impose déja son personnage, cow-boy taciturne et mutique, aussi rapide qu'impitoyable et non dénué de sens de l'humour. Si, contrairement aux deux films suivants, son personnage est le seul à être un tant soi peu développé, on remarque toutefois Gian Maria Volonte en Ramon Rojo, méchant sanguinaire et sadique qui jouera pratiquement le même rôle dans Et pour quelques dollars de plus, ainsi que des seconds couteaux comme Mario Brega ou Aldo Sambrell qu'on retrouvera avec plaisir de films en films.
 
Si la mise en scène de Leone n'est peut-être pas encore totalement maitrisée, comme en attestent certains cadrages moyennement précis ou un passage en caméra subjective innaproprié lors du duel final, tout le style de Leone est déja là : gros plans sur les yeux des personnages, jeu sur l'attente et sur les silences avant l'explosion de violence, emploi à volonté de la musique de Morricone, ritualisation du combat. On y trouve aussi des figures qui deviendront récurentes, comme le héros tabassé par la bande rivale avec sadisme, un jeu distancié avec l'iconographie catholique ( le sidekick comique du film est le fabricant de cercueils, cercueils depuis lesquels le héros observera le déroulement de la guerre des gans qu'il a provoqué ) ainsi qu'une caractérisation de certains personnages toute droit sortie de la commedia dell'arte italienne. Et si l'absence de failles de l'homme sans nom empèche le film d'être aussi impliquant émotionellement que les meilleurs Leone, Clint Eastwood impose déja un héros mythique de l'histoire du cinéma, dont la nonchalance calculée sera souvent copiée dans un certain cinéma de genre.

Parmi les oppositions frontales à l'idéologie du western traditionnel, on peut noter l'absence totale d'autorité légale ( et, dans les films suivants, les sherifs seront systématiquement corrompus et/ou incapables ), un humour découlant principalement des actes de violence ( le héros commande des cercueils avant d'aller régler ses comptes ), la saleté imprégnant les lieux et les personnages ou encore la vénalité du héros, contrastant avec les valeurs chevaleresques habituellement incarnées par John  Wayne ou Gary Cooper.
 
Pour toutes ses raisons, Pour une poignée de dollars fut un film fondamental dans l'histoire du cinéma italien, et mondial. Si sa faible diffusion en comparaison de celle de ses successeurs leoniens ainsi que sa scandaleuse indisponibilité en DVD français peuvent conduire à la déception le spectateur qui, immanquablement, le découvrira après les chefs d'oeuvre que sont Le bon, la brute et le truand ou Il était une fois dans l'ouest, il reste toujours à l'heure actuelle une date, un film qui ouvrit une brèche dans le western qu'allaient exploiter pendant des années une armée de cinéastes plus ou moins inspirés.
 

Martin
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