Et pour quelques dollars de plus, réalisé par Sergio Leone (1965)

Publié le par Cyprien Dignoire

Un an après la sortie de Pour une poignée de dollars, Sergio Leone décide de continuer sur sa lancée en réalisant de nouveau un western, pour des raisons assez particulières : si Pour une poignée de dollars aura été un énorme succès au box-office italien, Leone n'en tirera pratiquement aucun bénéfice, la societé Jelly ayant utilisé le procès pour plagiat intenté par Kurosawa pour refuser de le payer. Leone, pour le moins énervé, va alors tenter de surpasser son précédent film avec un nouvel opus assez proche, nommé ironiquement Et pour quelques dollars de plus.
 
L'histoire d'Et pour quelques dollars de plus peut se résumer facilement : deux chasseurs de primes, le Manchot et le colonel Mortimer, traquent un hors-la-loi nommé l'Indien. Les deux hommes vont d'abord s'affronter, puis s'associer en vue d'infiltrer la bande de l'Indien.
 
On peut remarquer que plusieurs éléments de son prédecesseur se retrouvent dans Et pour quelques dollars de plus : les décors de Carlo Simi sont réutilisés ( celui dans lequel évoluent le Manchot et le colonel après avoir été relachés par l'Indien est identique à celui vu au début de Pour une poignée de dollars ), le compositeur Ennio Morricone est réengagé pour un score dans la lignée du précédent et les acteurs Clint Eastwood et Gian Maria Volonte endossent des rôles similaires. Un nouvel acteur les rejoint après plusieurs défections : Lee Van Cleef, eternel second couteau du western classique, généralement réduit à quelques répliques avant que le héros ne l'abatte ( Le train sifflera trois fois, Fred Zinnemann, 1952 ) ou ne le poignarde ( Règlement de comptes à OK Corral, John Sturges, 1957 ).
 
La singularité du film dans l'oeuvre Leonienne est également à mettre à l'actif d'un nouveau venu dans l'équipe, le scénariste Luciano Vincenzoni. Ancien scénariste des spécialistes de la comédie italienne Pietro Germi et Mario Monicelli, Vincenzoni a apporté une dérision bien plus importante que dans Pour une poignée de dollars : le personnage du prophète et de la femme de l'aubergiste, la séquence du tir dans les chapeaux ou encore la réplique finale de Clint Eastwood poussent l'humour italien à un niveau euphorisant. Néanmoins, cet humour picaresque cohabite avec une histoire beaucoup plus sombre, celle de l'Indien et du colonel Mortimer, et il arrive parfois que la distance parodique et la gravité ne se mélangeant qu'avec une certaine difficulté, ce que Leone évitera dans Le bon, la brute et le truand, véritable numéro d'équilibriste scénaristique.
 
En y regardant de plus près, Et pour quelques dollars de plus inverse le scénario de Pour une poignée de dollars : là ou le personnage de Clint Eastwood était seul contre deux bandes rivales, nous sommes ici en présence d'une seule bande, rassemblée autour d'un criminel nommé l'Indien, que deux chasseurs de prime cherchent à éliminer. L'Homme sans nom n'est plus le seul héros, il fait ici jeu égal avec un personnage plus froid, plus sérieux et plus professionel. L'Indien étant également plus fouillé psychologiquement que ne l'était Ramon Rojo dans Pour une poignée de dollars, on peut même parler, un an avant Le bon, la Brute et le Truand, d'une mécanique trialiste. Ainsi, par exemple, les trois personnages sont caractérisés par la même mélodie d'Ennio Morricone, à ceci près que l'instrument varie : le Manchot voit ses apparitions être précédées par le son d'une flute, le colonel par une sorte de guimbarde et l'Indien par un carillon. La musique lie ainsi les destinées des trois personnages, le film ne pouvant se résoudre que lorsque les liens les unissant disparaitront. Cette idée de boucle à boucler est pour la première fois chez Leone exprimée par la symbolique du cercle, dans lequel les trois personnages règlent leurs comptes à la fin du film, symbolique qui reviendra plusieurs fois dans ses films postérieurs. Apparaissent également les fameux duels leoniens, dans lequel le temps se suspend et ou le réalisateur cadre longuement le visage et les mains de ses personnages, laissant leur corps exprimer leurs émotions.
 
A l'exception de Il était une fois dans l'ouest, il s'agit probablement du film dans lequel Leone laisse le plus libre cours à ce qui conduira Jean Baudrillard a voir en lui le premier cinéaste post-moderniste : l'abondance de reprises d'éléments vus dans le western américain, soit en guise d'hommage soit pour les pervertir. Dans le premier cas on peut noter par exemple la reprise de la montre à gousset avec la photo d'une femme morte portée par le héros des Bravados ( Henry King, 1958 ), un filmage des grands espaces rappelant John Ford ou encore une relation entre les deux chasseurs de primes calquée sur celle entre Burt Lancaster et Gary Cooper dans Vera Cruz ( Robert Aldrich, 1955 ). Dans le second, citons notamment un saloon inhabituellement enfumé, ou une séquence pré-générique ou le cliché du méchant attendant dans le montagnes le héros pour l'abattre, vu par exemple dans Winchester 73 ( Anthony Mann, 1950 ), est inversé puisqu'ici on voit le héros du film abattre un homme inconnu au loin. D'une manière assez similaire, le compositeur Ennio Morricone en fait autant en parodiant la toccata et fugue en ré mineur de Bach à l'occasion du duel entre l'Indien et l'homme qui l'a envoyé en prison ; on retrouvera des pastiches de musique classique dans certaines de ses futures partitions, comme Beethoeven dans Colorado, ou Mozart dans Il était une fois la révolution.
 
Non contents de réecrire l'histoire du western, Leone et Vincenzoni se moquent également du puritanisme au travers du personnage de l'Indien ; vétu de blanc ( là ou Lee Van Cleef, le héros, est lui invariablement habillé en noir ), dans une Eglise abandonnée servant de repère à ses hommes et face au regard admiratif de ceux-ci, l'Indien semble être Jésus dans la cène, brandissant devant ses treize " apotres " un coffre-fort en guise de bible, accentuant encore cette idée d'un monde ou la spiritualité s'efface au profit de l'argent.
 
Martin.
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