A Single Man, réalisé par Tom Ford ( 2009 )‏

Publié le par Cyprien Dignoire

 

1962. George ( Colin Firth ) subit le deuil de son compagnon Jim ( Matthew Goode ), décédé récemment dans un accident de voiture. Professeur à l'université, entre deux visites chez son amie et ancienne maitresse Charlotte ( Julianne Moore ) il planifie son futur suicide, jusqu'à ce qu'un étudiant tente de familiariser avec lui.
 
Tom Ford, ancien designer de chez Gucci et homosexuel revendiqué, a choisi pour son premier film d'adapter une nouvelle de Christopher Isherwood, déjà transposé au cinéma notamment au travers du Cabaret de Bob Fosse en 1972. Le moins qu'on puisse dire est que la mise en scène de Ford ne fait pas dans la sobriété : ralentis, grain censé refléter l'époque, gros plans, voix-off très présente, A Single Man joue énormément sur l'iconisation du corps de Colin Firth, filmé avec un amour très " gay " par le réalisateur. Néanmoins, si la forme du film joue clairement sur un désir du corps masculin, il serait assez injuste de réduire A Single Man au stade de film militant homo. En effet, l'homosexualité n'est pas le moteur principal du film, qui comme l'a déclaré Ford pourrait traiter assez similairement d'un deuil hétérosexuel. Bon point pour l'œuvre, la difficulté pour les homosexuels à vivre leur amour face aux conventions sociales, thème archi-rebattu, n'apparait pratiquement pas ; qui plus est, les difficultés éprouvées par George n'apparaissent pas lors de la relation avec Jim, mais après la mort de celui-ci, le secret empêchant George de faire son deuil au grand jour.
 
Le grand point fort du film est évidemment le charisme exceptionnel de Colin Firth dans le rôle principal. George apparait comme un personnage complexe, à la fois triste et lucide, désabusé mais conscient, ne se départant jamais d'un flegme so british comme dans la scène désopilante  il explique à l'un de ses étudiants avoir arrêté la drogue après que celle-ci l'ait conduit à se raser un sourcil. A Single Man parvient à caractériser très intelligemment son personnage, en arrivant à éviter les pièges attendus : la dramatisation exacerbée ( George est d'un rare stoïcisme et d'une grande sobriété dans sa détresse ), le coté aigri-mais-gentil-au-fond ( il continue à traiter les gens dignement ) ou encore la froideur. Les limites de l'œuvre apparaissent ailleurs.
 
Le style visuel, d'abord, a été l'objet de nombreuses attaques par la critique française, considérant le film comme un film de couturier. En effet, la sophistication extrême de l'esthétique fait que Tom Ford tend un peu le bâton pour se faire battre. Cependant, l'esthétique n'est pas esthétisante en soi : voir George habillé comme une gravure de mode, déambuler dans des décors luxueux, enfermé dans sa solitude, réussit parfois à émouvoir le spectateur. Le problème étant que cette émotion n'est pas toujours trouvée et que A Single Man ne cesse d'alterner passages esthétisants et moments plus réussis ou l'émotion afflue. Il est donc difficile de rejoindre les détracteurs ou les adorateurs du film sur ce point étant donné que le rendu est mitigé, mais il est permis d'espérer que par la suite, Tom Ford parviendra à se débarasser de certains effets superflus pour mettre à nue la vérité émotionelle qu'il parvient ici à révéler occasionellement.
 
A Single Man a été parfois considéré comme un In the mood for love du pauvre, sa principale caractéristique commune avec le film de Wong Kar-Wai résidant dans la proximité du score de Shigeru Umebayashi. Ce rapprochement peut sembler discutable : In the mood for love est un film à la mise en scène extrêmement maitrisée, très consciemment déréalisé mais assez avare en grands moments et peinant à trouver l'émotion. A Single Man, de manière inverse, est victime de petites fautes de gout concernant son filmage mais emporte le morceau par sa puissance dramatique, en dépit du peu de pathos dégagé. Si Ford est moins talentueux que Wong Kar-Wai, son absence de retenue rend son film plus humain et donc plus émouvant.
 
En ce qui concerne les seconds rôles, le bilan est plus mitigé que pour la performance de Firth. Matthew Goode, dans le rôle de l'ancien partenaire de George, et Jon Kortajarena dans celui d'un prostitué mexicain s'en sortent bien dans des rôles limités. Julianne Moore, dans celui de Charlotte, est assez fausse et énervante, mais cette caractéristique correspond assez à un personnage toujours en représentation. Mais Nicholas Hoult, jouant un étudiant fasciné par son professeur, est totalement réduit au stade de minet et n'a jamais le charisme suffisant pour faire vivre son personnage, déjà assez mal écrit et peu ciné génique.
 
Parmi les critiques faites au film, l'aseptisation du personnage principal par rapport à celui du roman d'Isherwood à fait grincer quelques dents. Plutôt que de recréer un énième débat autour de la notion de fidélité d'une adaptation, devrait se poser la question de la pertinence des changements opérés. Ici, dans une période ou le cinéma et la télévision ont abreuvés les spectateurs de personnages cyniques, tristes, cassants et cultivés, on peut apprécier le fait que le film de Tom Ford rejette cette caractérisation devenue un vrai cliché pour présenter un personnage plus ambigu. Ainsi George n'est pas un personnage hautain, dédaigneux ou moralisateur, il cherche au contraire avec passion à inculquer des idées libérales à ses élèves. Si l'étudiant Kenny éprouve une telle fascination pour son professeur, c'est aussi parce que celui-ci est doté d'une très forte dimension humaniste. Le discours de George, construit comme traitant de la politique et de la religion comme si il évoquait sa propre sexualité, est celui d'un personnage dont la tristesse n'a pas encore détruit les idéaux. Ainsi A Single Man évite de mettre le spectateur à distance d'un film qui par ses partis-pris esthétiques refuse toute distanciation. Et si le scénario, dans lequel toute l'histoire, développée sur un laps de temps de seulement une journée, voit certaines rencontres réalisées par George se rapprocher de l'artifice, ce défaut ainsi que ceux évoqués ici et là dans cet article ne devraient pas faire oublier que A Single Man, bien qu'imparfait, demeure un premier film réussi d'un cinéaste à suivre.

 

 

Martin

 

 

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Publié dans Sorties en Salle

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