Il était une fois dans l'ouest, réalisé par Sergio Leone ( 1968 )

Publié le par Cyprien Dignoire


Après le succès grandissant de sa trilogie des dollars, Sergio Leone décide alors d'écrire une fresque mafieuse sur les Etats-Unis : Il était une fois en Amérique. Cependant, les producteurs n'acceptent de financer ce projet qu'à condition que Leone réalise un nouveau western entre temps, condition à laquelle Leone finit par céder. Néanmoins, au lieu de continuer dans la voie qu'il avait épuisé au sein de sa trilogie des dollars, le réalisateur préfère avec Il était une fois dans l'ouest signer une oeuvre lente, désenchantée et nostalgique qui reste aujourd'hui une date primordiale de l'histoire du western.
 
Trois hommes attendent un train. En sort un joueur d'harmonica mystérieux qui, à la recherche d'un certain Frank, abat le trio venu l'éliminer. Parrallèlement, la famille McBain est tuée par Frank, tueur aux ordres de l'infirme Morton, decidé à mettre la main sur la proprieté des McBain. Arrive en ville Jill, jeune femme qui avait secrètement épousé McBain, et dont l'héritage la mettra sur la route de Frank, qui a fait accuser de son crime un bandit romantique, le Cheyenne. Celui-ci se liera d'amitié avec l'homme à l'harmonica pour contrecarrer les plans de Frank.
 
Si l'équipe autour de Sergio Leone se stabilise d'un film sur l'autre, deux participants non négligeables font leur entrée au sein de l'écriture de l'histoire : Dario Argento, futur réalisateur de films d'horreur emblématiques ( les frissons de l'angoisse, 1975 ; Suspiria, 1977 ) et critique de cinéma à l'époque, et Bernardo Bertolucci, scénariste déja passé à la réalisation ( Prima Della Rivoluzione, 1964 ). Le trio écrira, après avoir passé plusieurs semaines chez Leone à visionner un nombre faramineux de westerns, un premier jet du scénario que Leone complètera ensuite à l'aide de Sergio Donati avec lequel il avait déja travaillé sur ses films précédents. Cette multiplicité des intervenants rend complexe la recherche de l'origine de certaines idées thématiques, les versions données par les quatre intervenants étant parfois contradictoires. Ainsi les multiples références aux westerns américains, sur lesquelles nous reviendrons plus tard, ont été d'après Bertolucci placées par lui-même à l'insu du réalisateur, ce que celui-ci réfute. Au vu de l'oeuvre leonienne, et notamment de Et pour quelques dollars de plus dans lequel ces renvois abondaient déja, il peut embler excessif d'agréer aux propos de Bertolucci, sans pour autant nier que sa contribution ait poussé Leone dans cette direction. Plus inhabituelles, le thématiques marxistes sous-jacentes semblent quand à elles provenir du travail de Donati, habitué à placer des messages politiques au sein d'oeuvre commerciales, quand bien même Leone a toujours prétendu ne pas être un réalisateur de films politiques, qui selon lui ne devaient " être montrés qu'aux membres d'un parti ".
 
Sergio Leone a défini Il était une fois dans l'ouest comme " une danse de mort " autour des archétypes issus de la mythologie du western. En effet, les personnages autour duquel se construit le film représentent des héros emblématiques : l'homme à l'harmonica est un vengeur froid, Frank une crapule aussi charismatique qu'impitoyable, le Cheyenne un mélange du Tuco de Le bon, la brute et le truand et du brigand incarné par Glenn Ford dans Trois heures dix pour Yuma ( Delmer Daves, 1957 ). Mais la nouveauté dans un film de son créateur réside dans le personnage de Jill McBain, première femme de cette envergure après une trilogie des dollars assez réduite en rôles féminins. Plus qu'un moteur de l'intrigue, Jill, magnifiquement incarnée par Claudia Cardinale, est le symbole de la communauté américaine naissante, de l'esprit pionnier. De tous les personnages, elle est la seule à avoir sa place dans l'ordre nouveau s'installant, la seule à demeurer vivante et à sa place à la fin du film.
 
Le sort de Jill McBain évoque la construction d'une nouvelle societé, idée déja présente visuellement dans le film ( la ville en construction avec ses batisses en cours d'élévation ou sa pendule sans aiguilles, le chemin de fer qui amène le progrès au fur et à mesure de son achèvement ). Mais avant de construire, il faut enterrer les vestiges du passé, d'ou le ballet funèbre que se livrent les personnages masculins, vestiges d'un temps ancien comme le seront ceux de la horde sauvage ( Sam Peckinpah, 1969 ) l'année suivante. Ainsi Frank, interpreté à contre-emploi par Henry Fonda, symbole de pureté aux yeux des spectateurs américains, tente de se reconvertir en homme d'affaires en prenant la place de son patron Morton, avant de se résigner et d'aller affronter l'homme à l'harmonica sous le soleil. Celui-ci, se cachant derrière l'identité des victimes de Frank, n'existe qu'à travers son obsession vengeresse qui lui donne une force et une détermination pratiquement surnaturelles : la peur ne parait jamais s'inscrire en lui, même capturé par Frank et ses hommes, ses apparitions semblent à la frontière du fantastique ( à l'auberge après l'évasion du Cheyenne, ou caché chez Jill ), son point de vue lors des fusillades auxquelles il assiste est celui d'un être omniscient. A l'issue de la première séquence, il s'écroule comme les trois hommes qu'il a affronté, touché dans la fusillade ( première remise en cause des habitudes Leoniennes, dans la trilogie des dollars les combats à un contre trois voyaient invariablement l'homme vaincre sans difficulté ), avant de se relever peu après tel un revenant.
 
Plus humain, le Cheyenne est le personnage masculin le plus sympathique du film. Amoureux de Jill sans oser l'admettre, fils de pute au sens propre du terme, il est amusant de constater qu'il ressemble bien moins à un indien que l'homme à l'harmonica, dont l'acteur Charles Bronson était d'ailleurs habitué aux rôles de métis. On peut voir là un jeu sur l'artificialité des étiquettes collées aux personnages, comme l'étaient les surnoms interchangeables donnés aux héros dans Le bon, la brute et le truand. Comme Tuco ou Juan, le Cheyenne est un personnage en partie carnavalesque, dont la naiveté et l'insouciance apparente cachent au fond un désir de justice et une humanité refoulée.
 
La musique de Morricone met en relief le caractère de chacun de ces personnages : ainsi le thème de Jill se fait doux et sensible, tandis que celui du Cheyenne semble plus décontracté et humoristique. Frank et l'homme à l'harmonica, quand à eux, partagent le même thème musical ( dans les précédents films, les héros pouvaient avoir la même mélodie, mais toujours interpretée à l'aide d'instruments différents ), coupé en deux parties qui se rejoindront à la fin du film, lorsqu'ils pourront enfin s'affronter face à face. La musique renforce ainsi la dualité entre deux hommes que tout oppose : l'un est grand, l'autre petit, l'un s'habille en noir, l'autre en beige, l'un est obsedé par l'argent, l'autre s'en désintéresse... Le score de Morricone demeure encore aujourd'hui l'un des plus beaux composés pour un film, d'autant que l'osmose entre l'image et le son est aussi parfaite que dans les oeuvres leoniennes précédentes.
 
La mort plane sur Il était une fois dans l'ouest, à l'image de la dernière chevauchée de Frank en fin de film, ou celui-ci, le visage légèrement flou, est accompagné d'un chant funèbre, toujours signé Morricone et inspiré du Don Giovanni de Mozart. Le capitalisme, représenté par Morton, va s'imposer ( " d'autres Morton viendront ", signale l'homme à l'harmonica à Frank ) et chassera les héros mythologiques. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Morton est atteint de la gangrène qui l'oblige à rester dans son train ( filmé en début de film en contre-plongée, symbole de son pouvoir écrasant ) et espérant atteindre le rève de sa vie : l'océan Pacifique ; cette pourriture qui infeste l'homme corrompu qu'est Morton va ainsi s'étendre aux autres personnages si ceux-ci refusent de laisser leur place avant.
 
Du fait de ses volontés d'enterrer le western traditionnel, Leone peut ainsi atteindre un point de non-retour dans l'usage de références à ceux qui l'ont précédé. Se succèdent dans le film un nombre incroyable de citations, qu'il s'agisse du héros communiquant par le biais de son instrument de musique ( Johnny Guitare, Nicholas Ray, 1954 ), de l'avancée du chemin de fer guidant la narration ( Le cheval de fer, John Ford, 1924 ), du silence de la nature précédant le massacre de la famille par des silhouettes cachées au loin ( La Prisonnière du désert, John Ford, 1955 ), des trois hommes attendant l'arrivée d'un quatrième dans une gare ( Le train sifflera trois fois,  Fred Zinnemann, 1952 ) à l'emploi des longs manteaux par les hommes du Cheyenne ( L'homme qui tua Liberty Valance, John Ford, 1962 ). Ces reprises d'éléments visuels ou scénaristiques se font avec une aisance incroyable, d'autant plus que la mise en scène de Leone a atteint une maitrise terrassante. Les scènes anthologiques sont légion ici, dès l'introduction dans la gare ou déja, des seconds rôles habituels des westerns américains ( Jack Elam, deuxième couteau au strabisme reconaissable, sorte de pendant du Lee Van Cleef pré-Et pour quelques dollars de plus ; Woody Strode, acteur noir employé plusieurs fois par John Ford ) tuent le temps comme ils le peuvent pendant qu'une éolienne qui grince crée une tension mortifère palpable. L'utilisation du traveling circulaire dans les moments d'intensité dramatique, le mouvement de grue révélant le décor en construction à l'arrivée de Jill, le jeu permanent sur la dilatation temporelle, l'intensité unique des zooms sur le visage buriné de Charles Bronson concourrent à la création d'une ambiance absolument unique dans l'histoire du cinéma, l'apogée étant le duel final le plus long d'un auteur déja réputé pour prendre son temps ou l'attente transcende les actes ainsi conclus.
 
Enfin, il serait dommage de ne pas parler des rapports amoureux complexes présents dans le film. Jill, ancienne prostituée, est une sorte de substitut de figure maternelle aux yeux du Cheyenne, dont l'amour pour elle est évident mais qui, sachant qu'il ne pourra pas se ranger, préfère la laisser seule. Frank, lui, ne se résigne pas à tuer Jill là ou cet acte lui simplifierait pourtant fortement les choses. Quand à Jill, son regard semble plutôt se porter vers l'homme à l'harmonica, figure de vengeur pratiquement assexué dont les intentions envers elle demeureront opaques. Le regard du Cheyenne, constatant l'amour de Jill pour l'homme a qui il a sauvé la vie au retour de celui-ci, est d'une profondeur et d'une tristesse anticipant les souvenirs irlandais mélancoliques de James Coburn dans Il était une fois la révolution, ou cette fois-ci le triangle amoureux se concluera tragiquement. Jill a beau être l'objet de toutes les convoitises, aucun personnage ne se sent capable de vivre à ses cotés ( " c'est moi qui ne serais pas un bon mari " lui souffle Frank ) dans l'Amérique des pionniers ou Jill prend dans les dernières minutes du film sa place en allant porter de l'eau aux ouvriers assoifés.
 
Après une trilogie des dollars ou la maitrise de son art ne cessait de croitre d'un film sur l'autre, Sergio Leone signe ici un chef d'oeuvre absolu du western, qui ouvrira une brèche dans laquelle s'engouffreront peu après des cinéastes aussi intéressants que Sam Peckinpah ou Arthur Penn, et qui 40 ans après sa sortie conserve tout son pouvoir de fascination.


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Commenter cet article

Tietie007 07/02/2010 08:31


La plus belle scène d'ouverture de l'histoire du cinéma, avec La Soif du Mal de Welles !


Martin 13/01/2010 23:13


Salut tietie007. Si tu es bien celui que je crois ( membre régulier d'allocine ), il se trouve que nous nous avons déja pu discuter cinéma il y a une éternité ( pour la sortie DVD de la Horde
sauvage, sur lequel tu étais mitigé, si mes souvenirs sont bons ). Content de te retrouver ici en tout cas.


Tietie007 09/01/2010 05:58


Un des plus grandes scènes d'ouverture de l'histoire du cinéma, avec La soif du Mal de Welles !